Un chemin dans les ruines (I) (Clément Willer)

Tout commence par un rêve : quelques mots qui persistent au réveil. De ce fragment naît une enquête à la fois critique et sensible, où Clément Willer relit Marguerite Duras pour y déceler une forme hérétique de communisme — sans plans ni fondations, sans promesse de progrès, traversé d’une obstination à aimer ce monde malgré sa ruine.

"Un chemin dans les ruines (I)" propose une politique mineure, faite d’attention aux restes, aux gestes infimes. Une pensée pour celles et ceux qui — au lieu de viser un projet total — cherchent une brèche au milieu des décombres.

Le texte suivant est composé de l'épigraphe et du premier chapitre du livre de Clément Willer, Quelque chose de rouge dans la nuit. Le texte complet est disponible sur le site de son éditeur, Abrüpt.

"Une nuit, il n'y a pas si longtemps, un homme et une femme sont passés sous mes fenêtres. C'était le cœur de la nuit. Ils chantaient une certaine chanson, je ne sais pas laquelle, mais il me semblait l'avoir déjà entendue, une fois, seulement une fois dans ma vie, peut-être dans une heure de bonheur. [...] Au cœur de la nuit vide, à ce point de jonction des deux versants de la nuit, cette chanson s'élevait : c'était une fleur rouge qui tout à coup sortait de la nuit de pierre."

Marguerite Duras, Cahier beige, 1946-1949

Un chemin dans les ruines (I)

Une nuit, alors que je venais de passer plusieurs journées à relire une dernière fois l'essai qui va suivre sur le communisme sauvage de Marguerite Duras, j'ai fait un rêve étrange. Je poursuivais ma relecture, comme si j'étais éveillé et que la vie la plus quotidienne suivait son cours, mais je n'étais pas dans ma chambre à Strasbourg. J'étais dans une pièce quasiment vide, sur les murs de laquelle dansaient les ombres des nuages qui passaient dans le ciel. Par la fenêtre, on n'apercevait pas grand-chose d'autre que ces nuages : cette pièce semblait se trouver à un étage élevé d'un grand immeuble, dans une ville inconnue. Je me sentais bien, là, légèrement distrait par les ombres des nuages et cependant parfaitement concentré, quand soudain une phrase m'apparut. Elle ne se formait pas dans mon esprit, non, c'est plutôt comme si elle s'écrivait toute seule dans l'atmosphère d'un gris lumineux où baignait la pièce. Elle flotta un instant dans l'air, puis se dissipa, aussi inexplicablement qu'elle était apparue. L'idée de la noter sur l'une des feuilles constellées de ratures qui se trouvaient devant moi ne m'a pas traversé, tant elle me paraissait évidente, impossible à oublier. Je posai mon stylo, levai la tête et regardai les nuages par la fenêtre. Il me semblait qu'ils défilaient à une vitesse inhabituelle, comme entraînés par un vent particulièrement fort.

En me réveillant, je me suis levé pour ouvrir les volets et, pour retrouver le fil de cette joie secrète dont je venais de faire l'expérience en rêve, j'ai continué à regarder les nuages au loin, mais aussi, plus proches, les passants marchant d'un pas rapide pour se rendre au bureau. Je continuais à me sentir étrangement léger, sans parvenir cependant à me remémorer la phrase qui venait de m'apparaître en rêve. Elle n'était plus qu'une rumeur lointaine, indéchiffrable. Seuls quelques mots me restaient intelligibles, quelque chose comme "traverser les ruines". Ce dont j'étais certain, c'était du mot ruines, qui émettait encore sa faible lumière dans l'atmosphère brumeuse du matin, comme un néon fatigué dans une rue sombre d'une grande ville. Ce n'était qu'un fragment de cette phrase énigmatique, mais c'était mieux que rien. Me répétant ce mot, je cherchais à comprendre ce qu'il pouvait signifier. Plongé dans mes pensées, j'ai détaché mon regard de la fenêtre pour aller préparer un café, puis m'asseoir à la table de la cuisine, afin de relire mes notes de la veille. Rapidement, je suis revenu à cette formule de Marguerite Duras à propos de ce communisme hérétique "qu'il faudra essayer de ne pas construire". J'ai commencé à comprendre qu'il existait un lien entre l'idée qu'il faudrait parvenir à ne pas construire le communisme, et l'idée qu'il faudrait parvenir à traverser les ruines qui s'accumulent tout autour de nous. Si l'on cherche à construire le communisme, on risque trop de reproduire les logiques productivistes et positivistes qui régissent le monde comme il est, qui ont infiltré les moindres replis de nos âmes, et causent notre perte. À l'inverse, chercher à ne pas construire le communisme, cela demande de refuser ces vieux engrenages, avant de commencer à faire quoi que ce soit d'autre : cela demande d'habiter les ruines, de s'accorder à "la beauté du temps, du raccommodage, de la fragilité et de l'impermanence".1 Probablement ne peut-on pas encore comprendre vraiment la signification de cette manière de ne pas agir qui recouvre une tout autre manière d'agir, et c'est pourquoi on ne peut utiliser pour la décrire qu'une tournure négative. Pourtant, cette signification encore incertaine que revêt le fait de "ne pas construire" est essentielle pour nous, qui devons traverser le champ de ruines à quoi ressemble le monde légué par le capitalisme, et qui devons pour cela trouver des failles dans son idéologie protéiforme contaminant toutes nos manières de faire, de penser, de lutter, d'aimer.

Ne pas construire le communisme, habiter les ruines du capitalisme : ces formules trahissent un certain pessimisme, mais c'est un pessimisme insufflé par un amour profond de la vie. Il s'agit de se tenir dans cette zone obscure, à la frontière de la réalité brutale et du rêve d'autre chose, de ne renoncer ni à l'une ni à l'autre. Il s'agit de reconnaître qu'"on ne peut être communiste que dans la méfiance absolue du communisme, dans le pessimisme fondamental vis-à-vis de la réalisation socialiste", tout en affirmant que "rien d'autre, absolument rien n'est tolérable, pensable, que la vision communiste du monde" ; faire preuve d'optimisme serait faire preuve d'aveuglement, mais cela n'empêche pas qu'il existe une forme énigmatique de l'espoir que Duras nomme un "espoir négatif".2 Chaque fois qu'elle parle du communisme, elle emploie ce genre de tournures négatives qui apparaissent simultanément tournées vers une faible lumière. Il s'agit, dit-elle encore, de viser "la destruction de la société de classes (ou de l'être de classe, on n'emploie jamais ces termes et je trouve ça dommage) par l'amour ou la mort".3 Autrement dit, il existerait certaines manières de ne pas construire, certaines manières de détruire, qui relèveraient de l'amour. La passion destructrice que Duras revendique n'est pas une passion triste : elle est enfantine, innocente. Elle n'a jamais cessé de faire preuve de ce "caractère destructeur" dont parlait Walter Benjamin, qui consiste à vouloir "démolir ce qui existe, non pour l'amour des décombres (Trümmer), mais pour l'amour du chemin (Weges) qui les traverse".4 En recopiant cette phrase qui vient de me revenir en mémoire, en consultant un dictionnaire qui m'indique que ruines serait une autre traduction possible de Trümmer, je me rends compte que c'est peut-être elle que j'ai entrevue en rêve, l'autre nuit. Souvent, ce qu'on prend pour une idée est en vérité un souvenir, souvenir qui dans ce cas m'a permis de mieux reconnaître l'intensité vibrante qui caractérise la négativité de l'espérance révolutionnaire à laquelle Duras fut fidèle. Ne pas construire, détruire l'ordre des choses, cheminer dans les ruines, cela signifie, si l'on songe à certains de ses personnages : ne rien faire, se mettre à errer, parler dans les cafés, regarder les nuages. Ne pas construire le communisme, donner sa chance à un communisme sauvage, ce n'est pas que cela, mais c'est entre autres choses cela : saisir ces bribes d'une vie inconnue, vouée au mystère de ces choses dont on ne peut faire ni des marchandises ni des théories, comme s'il s'agissait de préparer les conditions spirituelles d'une grève générale, autrement dit de préparer les conditions d'une vie non capitaliste, d'une vie non fasciste.

Mes réflexions ont gravité autour de quatre œuvres, qui n'appartiennent pas au versant le mieux connu de l'œuvre de Marguerite Duras, mais qui ont retenu mon attention car elles permettent de cerner les moments clés de l'élaboration de son communisme hérétique. Dans ses grandes lignes, cette traversée suivra un ordre chronologique inverse, qui m'a semblé une nécessité pour rester fidèle à ma propre remontée dans son œuvre, jusqu'à découvrir que la part sauvage de son communisme était déjà latente dans ses premiers écrits, du temps de son appartenance au Parti communiste français entre 1944 et 1950. Ainsi peut-on entrevoir les divers visages de son communisme, en commençant par le plus obscurément limpide, celui que l'on trouve dans Abahn Sabana David en 1970, un des volumes d'une trilogie politique composée dans le sillage des événements révolutionnaires de Mai 68, où se trouve formulée explicitement la possibilité d'un "communisme sauvage", qu'il faudrait "ne pas construire". Remontant dans le temps, revenant à la nouvelle Le Boa parue dans Les Temps modernes en 1947, ce qui correspond à la période de son engagement le plus fervent au Parti communiste français, on peut percevoir cependant entre les lignes le spectre d'un communisme antistalinien qui ne s'apparente en rien à une marche optimiste vers l'avenir, qui repose au contraire sur une forme de vie charnelle et intellectuelle faite de "transports de terreur et de ravissement". Dans Madame Dodin, une autre nouvelle parue dans Les Temps modernes également en 1952, soit peu après la rupture avec le PCF, se précise une conception d'un communisme anarchisant qui suppose d'apprendre à "écouter les choses" : le bruit des pas d'un passant, le bruit de la pluie dans l'aube parisienne, la colère grondante du prolétariat urbain. Enfin, dans Les Impudents, son premier roman paru en 1943, on peut observer un vol de corbeaux apportant une étrange prophétie, selon laquelle "des temps de colère étaient proches", ce qui annonçait son adhésion enthousiaste au PCF l'année suivante, tout en présageant d'une dimension antipatriarcale et antipositiviste qui sera essentielle à sa conception hétérodoxe du communisme.

La traversée de ce versant relativement méconnu de l'œuvre de Duras s'inscrit à sa manière dans le champ de l'histoire littéraire, selon ce qu'on pourrait définir comme "un modèle fantomal de l'histoire",5 modèle impliquant une communication avec le passé qui emprunte, plutôt que les voies de la transmission académique, celles de la hantise, de la survivance, de la rémanence. J'ai voulu être fidèle à ce qui fut, en rendant compte de la trame historique et du réseau d'affinités intellectuelles où s'inscrit l'œuvre de Marguerite Duras. Mais j'ai voulu aussi m'approcher au plus près de ce qui fut rêvé, au cœur même de son œuvre, et qui, en faisant retour par des voies souterraines, s'est mis à scintiller pour moi dans la nuit : ce communisme qu'elle définissait comme un communisme sauvage. Un des présupposés qui a eu une certaine importance dans la direction qu'ont prise mes recherches et qu'il me faut avouer est le suivant : le mot de communisme a pour moi une charge émotive autant qu'intellectuelle, une aura particulière. Sur un plan matérialiste, dans la mesure où il laisse entrevoir un monde dont les expropriateurs auraient été expropriés, il n'a rien perdu de sa pertinence. Sur un autre plan, quasiment magique, il fait signe aussi vers quelque chose qu'il est plus difficile de circonscrire : vers ce que Duras nommait l'amour, vers une intensité de la présence des êtres et des choses nous environnant, une fois qu'on ne les voit plus comme des ressources à exploiter, qu'on se met à les voir vraiment, dans toute leur beauté et leur étrangeté. Mais que l'on fasse référence à sa dimension matérialiste ou à sa dimension spirituelle, ce mot de communisme a subi une dévaluation programmée par ceux qui ont intérêt à la disparition de toute alternative à l'expansion meurtrière du capitalisme. On a souvent invoqué, pour légitimer cette obsolescence du communisme, la terreur stalinienne ; le stalinisme a effectivement mis fin de façon sanglante à l'espérance née lors de la révolution russe, mais cela ne doit pas occulter la multiplicité des traditions communistes hétérodoxes qui n'ont rien à voir avec lui. Celle perpétuée par le groupe disparate de la rue Saint-Benoît, par Marguerite Duras, Dionys Mascolo, Robert Antelme, Maurice Blanchot ou Georges Bataille est l'une d'entre elles : au fil de ma lecture, j'ai voulu contribuer à en retrouver l'esprit.

Dans l'un des derniers romans de Sally Rooney, alors qu'un groupe d'ami·es discutent un soir dans un bar de Dublin de la crise du logement, de l'actualité du marxisme, de leur éloignement de la classe ouvrière, un personnage, nommé Eileen, déclare : "À tous ceux qui veulent rendre le communisme cool (to make communism cool), j'ai envie de dire : Bienvenue, camarades."6 Ces paroles, où s'entremêlent espoir et désespoir, me donnent le sentiment d'appartenir comme ces personnages à une génération confrontée à une impasse historique : hantée par l'effondrement amorcé de nos sociétés pilotées par des capitalistes lancés dans une course à l'abîme, et tentant malgré tout de rêver autre chose. Pour qu'autre chose puisse survenir, il faut d'abord le rêver, le rendre cool. Les formes contemporaines de fascisme parviennent à cela avec une facilité troublante, en usant de rhétoriques perverses qui rendent désirable à un grand nombre le cauchemar d'une techno-oligarchie suprémaciste profitant à un très petit nombre. Pour ne pas leur abandonner le terrain du rêve, il faudrait parvenir à rendre désirable un communisme radicalement démocratique, autrement dit antiautoritaire, antipatriarcal et anticolonial. C'est dans cette perspective qu'Eileen, avec son enthousiasme légèrement désabusé, détourne le slogan trumpiste (Make America Great Again) et laisse imaginer un contrepoison (Make Communism Cool Again). On peut rapidement avoir l'impression que nos efforts pour renouer avec une pensée flamboyante du communisme sont dérisoires, étant donné, d'une part, la quasi-disparition des grandes organisations révolutionnaires partisanes ou syndicales qui pourraient donner une résonance collective à ce rêve, et, d'autre part, les très puissantes stratégies d'effacement des traditions anticapitalistes mises en œuvre par l'ordre en place, ordre qui nous contrôle de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur, dans presque toutes nos façons de faire, de penser, de rêver à autre chose. Duras avait raison de parler, outre d'une "société de classes", d'un "être de classe", mutilé à une échelle plus imperceptible par les mêmes mécanismes de reproduction des dominations. Malgré tout, je crois que ce nom de communisme renvoie à la possibilité d'un chemin dans les ruines, et que toutes les tentatives, même les plus infimes, pour que ce chemin étroit ne se referme pas, sont précieuses.

Sans doute faut-il se représenter moins un chemin tout tracé qu’une suite de traces de pas dans la neige, sans origine et sans destination bien définies, pouvant s’effacer ou reprendre à tout moment. C’est pour échapper au piège d’une univocité positiviste que Marx avait désigné le communisme par une étrange formule oblique, en parlant du "rêve d'une chose". En me souvenant de cette formule, il m'a semblé qu'on pouvait décrire le communisme de Duras comme "quelque chose de rouge dans la nuit", quelque chose pouvant se mettre à miroiter dans l'obscurité à tout moment. Le mot chose est important : on ne peut pas le définir précisément, en même temps qu'il renvoie à ce qui existe de plus concret, comme s'il désignait quelque chose de très proche et de très lointain à la fois. Pour que le proche et le lointain, le rêve et la réalité convergent, il suffirait de ne plus refouler la très ancienne pulsion utopique qui nous habite, de l'écouter, de la suivre : "Depuis longtemps, le monde possède le rêve d'une chose dont il lui suffirait de prendre conscience pour la posséder réellement".7

L'espérance secrète qui irrigue ce "rêve d'une chose" et ce mot scintillant de "communisme" constitue l'un des présupposés importants à l'origine de l'essai qui va suivre. Mais je n'ai pas la prétention de démêler tous les présupposés qui en ont déterminé le cours sinueux, ne serait-ce que parce que la plupart d'entre eux m'échappent. Cela ne remet pas en cause la nécessité d'un retour critique sur soi, mais pour que ce retour critique soit lucide, il faut garder à l'esprit que l'on peut seulement approcher la vérité de ce que l'on est en train de faire par des détours : "Ne sont vraies que les pensées qui ne se comprennent pas elles-mêmes"8 (Wahr sind nur die Gedanken, die sich selber nicht verstehen). Depuis que j'ai découvert cette phrase, en feuilletant au hasard une édition allemande de Minima moralia dans une librairie sur la Schulterblatt à Hambourg, je me la répète rituellement chaque fois que je m'installe dans ma chambre ou dans un café pour écrire. Elle m'a notamment été d'un certain secours quand j'écrivais ma thèse, qui fut en un sens la matrice de ce texte.9 Un autre fragment de Minima moralia, nommé "Lacunes", prolonge cette réflexion sur ces ombres qui font qu'on pense ce qu'on pense, sans qu'on ne puisse jamais les saisir ni les dire. Il suggère que ce qui importe, ce n'est pas de les tirer en pleine lumière, comme le voudrait l'attitude positiviste dominante, mais seulement de ne pas les fuir, de sentir leur caresse quand elles passent. Ce qui importe, c'est de reconnaître que "la connaissance est prise dans tout un tissu de préjugés, d'intuitions, d'innervations, d'autocorrections, d'anticipations et d'exagérations (in einem Geflecht von Vorurteilen, Anschauungen, Innervationnen, Selbstkorrekturen, Vorausnahmen und Übertreibungen), bref au sein d'une expérience dense et fondée, mais qui n'est absolument pas transparente en tout point (in der dichten, fundierten, aber keineswegs an allen Stellen transparenten Erfahrung10 )." De ce point de vue, le processus de connaissance est avant tout une expérience, une expérience errante. Il est impossible d'exposer les intuitions, les innervations ou les autocorrections qui sont au centre de cette expérience dont la part inconsciente n'est pas négligeable. Le fait de croire qu'on pourrait remédier à ces lacunes reviendrait à manquer d'honnêteté, mais ce serait surtout risquer de perdre le contact avec ce qui nous échappe, c'est-à-dire avec ce qui compte le plus. Si je cherche à me souvenir de ce qui fut déterminant dans mon parcours de pensée, je revois seulement défiler certaines images : un après-midi passé à regarder la neige tomber par la fenêtre de la bibliothèque, la lecture d'une pancarte lors d'une journée de grève pour le climat dans l'hiver montréalais qui disait "j'aime la neige", la lecture d'une autre banderole de grève qui disait "fin du travail, vie magique", un soir dans le métro à me demander si ces pages que je venais d'écrire ne sont que des mots ou si elles portent aussi la trace d'autre chose, certaines discussions entre ami·es dans l'atmosphère nocturne de L'Escalier à Montréal, certains moments à parler de tout autre chose, en apparence, à La Solidarité à Strasbourg... Je ne saurais pas dire exactement ce qui s'est ouvert ou ce qui s'est fêlé durant chacun de ces instants. Mais je sais qu'ils forment un livre invisible, entre ces lignes mêmes.

  1. Cette expression, que je traduis de l'anglais, est empruntée à Anna Neumann, time, care, fragility, impermanence : drawings and thoughts on the act of repair, Halle, Burg Giebichenstein, 2023, non paginé.
  2. Marguerite Duras, Autour d'Abahn Sabana David (1970) in Œuvres complètes, II, édition de Gilles Philippe, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2011, p. 1264 : il s'agit d'une transcription d'un entretien donné au Festival de Pesaro en 1971.
  3. Marguerite Duras, Autour de Détruire dit-elle (1969) in Œuvres complètes, II, op. cit., p. 1165 : il s'agit d'une retranscription du documentaire Marguerite Duras : à propos de Détruire dit-elle réalisé par Jean-Claude Bergeret en juin 1969.
  4. Walter Benjamin, « Le caractère destructeur » (1931), in Œuvres, II, traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 332.
  5. Georges Didi-Huberman, L'Image survivante. Histoire de l'art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2002, p. 27-28.
  6. Sally Rooney, Où es-tu monde admirable ?, traduit de l'anglais par Laetitia Devaux, Paris, L'Olivier, 2022, p. 122-123.
  7. Karl Marx, « Lettre à Arnold Ruge, Kreuznach, septembre 1843 », traduit de l'allemand par Maximilien Rubel, in Œuvres --- Philosophie, III, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1982, p. 345-346.
  8. Theodor W. Adorno, « Monogrammes » in Minima moralia, traduit de l'allemand par Éliane Kaufholz et Jean-René Ladmira, Paris, Payot & Rivages, « Petite bibliothèque Payot », 2003, p. 257.
  9. Intitulée « Il faudra quand même essayer de ne pas le construire » : le communisme sauvage de Marguerite Duras, menée à bien sous la direction de Jean-François Hamel à l'Université du Québec à Montréal et de Patrick Werly à l'Université de Strasbourg, elle fut soutenue en janvier 2024 au Collège doctoral européen de Strasbourg.
  10. Theodor W. Adorno, « Lacunes » in Minima moralia, op. cit., p. 110.