Come to Things (Keller Easterling)

Avant-propos à la traduction française (2025)

Come to Things est une contribution de Keller Easterling à l'ouvrage Uncorporate Identity de Metahaven, paru en 2010. À la croisée du design, de la géopolitique, de l’architecture et du branding, Uncorporate Identity échappe à toute catégorisation simple en tant que monographie. Le livre est structuré en une série de cinq chapitres abordant les "paradis de données" [data havens] et la souveraineté étatique, l’architecture post-communiste, les héritages visuels de la guerre contre le terrorisme, les marques touristiques et le contrôle des frontières, ainsi que les réseaux sociaux réorganisant le soft power, le branding et la gouvernance à l’échelle internationale. Chaque chapitre, composé d’études de cas, de notes et d’essais, explore l’identité visuelle dans un monde en réseau et multipolaire.

À l'intérieur de ce livre, la contribution de Keller Easterling est introduite par le court texte suivant : "Une nouvelle d’aéroport, axée sur des intrigues au Moyen-Orient, présente des aphorismes adroits et cosmiques selon lesquels l’Organisation internationale de normalisation (ISO) apparaît comme ce qui s’apparente le plus à un gouvernement mondial. Keller Easterling tisse avec élégance plusieurs des thèmes fondamentaux de son écriture de théoricienne de l’architecture, dans un style captivant qui évoque la science-fiction satirique du “Congrès de futurologie” de Stanisław Lem."

Introduction et traduction vers le français par mlav.land et Nagy Makhlouf.

L'image d'illustration de l'article est issue de la page Wikipédia du concept 'd'arcologie', et représente le projet NOAH (New Orleans Arcology Habitat) de l'agence Ahearn Schopfer and Associates.

Come to Things (2010)

Il y avait quelqu’un dans la salle de conférence qui sifflait sans but et de manière intermittente — des petits fragments de mélodies et de sons. Toute la journée.

Mais tu n’étais pas intéressé par lui.

La première personne Narratrice Omnisciente s’efforçait de livrer l’appareil habituel de la fiction, en ciselant et en rendant pénétrantes des descriptions de choses banales et aux significations superflues. Maintenant Nar. Om. est en train de décrire l’acoustique de l’air pulsé à l’intérieur de la salle de conférence. Tu te demandais si tu pourrais réutiliser la même description d'ouverture dans la version scénarisée. Même si tu as mis en scène tes histoires dans le Moyen-Orient depuis un moment, Hollywood commence seulement à tourner là-bas. Ce n’est qu’une des sources de ta souffrance. (Ta souffrance ne fera qu’augmenter jusqu’à ce que justice soit faite.) Et simplement pour rétablir la vérité, tu as écris cette description avant le dernier film que tout le monde a vu. Tout le monde aurait dû penser à toi en voyant le film. Il y avait quelque chose dans l’étanchéité sèche de la voiture climatisée, dans la brève excursion de quelques pas dans la chaleur du désert avant de retrouver la fraîcheur climatisée de l’ascenseur menant à la salle de conférence d’Al-Mogran, au sommet de la tour Al-Moosa. Quelque chose dans le fait de ne garder qu’une légère odeur de peau brûlée sous une chemise tout aussi brûlée. (Une légère teinte d’apocalypse qui ne manquera pas d’advenir. Il reste 250 pages.)

Alors que tu t’approches de la table de la salle de conférences (il reste 249 pages), il y a eu cette petite rêverie sur la longueur de tes cheveux un peu longs par rapport à la longueur des cheveux longs et bouclés de l’architecte. (D’ailleurs, c’est toi. Tu es toutes les premières personnes. Tu es tous les Nars. Om. qui ont un jour été. C’est même toi et le vrai ami architecte). L’architecte trouve ça cool d’être simplement avec toi. Après tout, c’est un architecte. Il y a une image de vous deux que quelqu’un (probablement un architecte) a posté sur son site web. Deux gars. Il te regarde comme s’il riait du dernier commentaire ironique que tu as fait pendant que tu regardes fixement, impassible, au loin. Les autres aussi aiment cette image. C’est assez facile de faire rire les filles (et les garçons) dans le milieu de l’architecture. Tu n’as pas de version en bonne résolution, donc tu dois la regarder sur la page web. Tu peux taper l’adresse de mémoire maintenant. (C’est toi, la première personne. Les indices sont les références à Ballard et Burroughs et la mention fréquente et admirative de bons à rien qui aiment Vegas. Ce n'est pas le vétéran du Vietnam qui se souvient du napalm et qui a une peur furieuse de "l'incarcération", bien qu'il soit un membre de ta "famille" de personnages. C'est toi. C’est ta propre version, défraîchie, du cool.)

Alors que tu t’installes à la table, Nar. Om. parle d’un tas de choses — présageant les coups de tonnerre caractérisant chacun des cheikhs, hommes d’affaires et des membres du syndicat dans cette prétendue sukuk. Nar. Om. résume succinctement la finance islamique, la tête penchée, les yeux plissés, et dans un rythme saccadé de présentateur de journal télévisé et de détectives privés de fiction.

L’architecte pense que c’est cool d’être avec toi parce que tu vas vernir la présentation d’un peu d’argot hipster sur la génération Internet, d’autant plus compréhensible que tu utilises les mots “continuité” et “anomie” à répétition.

Nar. Om. s’efforce en fait assez souvent de jeter des coups d’œils à ta coiffure — comme ce moment suspendu où tu t’aperçois dans l’écran de veille qui passe sur le bureau de tout le monde. Tu ne peux pas y échapper ! Partout, l’écran de veille fait défiler continuellement des rendus aériens représentant le nouveau projet Al-Mogran d’Alsunut — une zone franche de tours à la confluence du Nil Blanc et du Nil Bleu à Khartoum (C’est ta manière d’introduire des choses dans ton récit : montrer sans expliquer. Parfait !) Tu n’es même plus vraiment sûr de ce que ta coiffure est censée signifier, étant donné qu’elle devaient à l’origine indiquer que tu avais “été dans le désert”. Pour ce style, les cheveux bouclés de l’architecte sont inexpliquablement enviables comparées au look Beatie que tu crains secrètement d’avoir. Mais à présent, il te faudrait quasiment plonger le visage vers la table de conférence en granit poli pour les apercevoir clairement — pour pouvoir les replacer, les agiter, jusqu’à obtenir l’effet voulu. Et en cet instant, tu es penché en arrière et sur le point de dire quelque chose.

En te penchant légèrement en arrière et en replaçant tes cheveux derrière les oreilles, tu prononces un mot, un seul. “Arcologie”.

Tu le prononces juste comme la Nar. Om. a prononcé le mot “sukuk”. Tu essayes la même tête penchée. Les mêmes yeux plissés. Mais tu viens juste d’être présenté, et tu as eu de la difficulté à dissimuler le plaisir et la fierté que tu y prends. Au moment où tu essayes d’apparaître distant, ta tête hoche doucement et ta lèvre frémit et commence à sourire, ne serait-ce que parce que tu estimes devoir reconnaître l’admiration que les autres te portent.

Même si nous nous attendons à ce que tu te lances inopinément dans un conte moral à peine voilé (246 pages restantes), ta mission aujourd’hui est de mettre à jour le projet millénaire de foire scientifique de l’architecte.

L’architecte vient juste de terminer sa présentation dans une cadence scientiste dramatique. À chaque début de phrase, “Disons que nous avons ceci” ou “Disons que nous avons cela”. Il a terminé sa présentation arrogante par la prononciation savamment appuyée d’un seul mot : “Arcologie”. Il y a cinq ans, il utilisait le mot “épigénétique” de la même manière. Le plaisir qu’il prend en lui-même n’a jamais été entamé par le doute. Tout le monde le trouve sympathique. Tout le monde trouve sa confiance contagieuse. Tu as toujours pensé que les cheveux bouclés aidaient. (Lors de ta dernière petite table ronde, pourquoi, POURQUOI, étais-tu simple intervenant quand lui était conférencier principal ?)

Tu as donc répété le mot, “Arcologie”. Il est un peu délicat de se référer à l’arcologie car tu n’aimes pas vraiment qu’on utilise les mots “science-fiction” autour de toi. Ça te blesse parce qu’ils devraient savoir que tu radicalises la science-fiction. Mais comment quiconque saurait que tu es un esprit dissident de la science-fiction si tu ne lui donnes pas un petit air de science-fiction. Tu as balancé une chaise quand ce type a décrit ton travail comme étant de la nostalgie science-fictionnelle, parce que combien de fois devras-tu le dire ? Tu radicalises la science-fiction ! Tu ne veux pas, plus jamais, que quiconque utilises ce mot — nostalgie — devant toi. “Le livre”, tu dis (”Le livre” c’est n’importe quel roman sur lequel tu es en train de travailler) “c’est un vrai casse-tête”. Quand tu dis “le livre”, tu t’attardes sur le “vre”.

Aujourd’hui tu utilises les cheikhs comme une couverture, en disant qu’il n’y connaissent rien à la science-fiction, et que tu devras l’expliquer. Tu as dépoussiéré les très poussiéreuses communautés du désert comme Arcosanti ou Asteromo de Paolo Soleri pour les utiliser dans les déserts du Moyen-Orient, et tu as plaidé en faveur d’un microcosme flambant neuf à l’ère de la révolution environnementale.

Tu insères un petit flashback dans l’histoire qui te permets de dire que tu n’aimes pas vraiment l’interprétation que l’architecte a fait de ton idée. Tu t’y opposes aux rendus extatiques de cristaux, de soleil éclatant et de voitures volantes. ‘”Ça fait Steampunk”, a-t-il dit dans un rire gêné’. Dans tes histoires, les personnages nommés “Todd” ou “Susan” disent toujours des choses avec un “regard complice”, un “rictus de défi”, un “jeté de cheveux” ou un “gloussement étouffé”. Parfois, ils “jettent leur tête en arrière dans un éclat de rire”.

Les architectes ne savent pas ce que “Steampunk” signifie. (C’est un de ces moments où le lecteur doit réaliser, sans que tu n’aies à le dire, que tu “en sais trop”.) Les cheikhs aiment les choses brillantes, kitsch et ostentatoires. Et tu ne manqueras pas de moyens pour décrire le dédain moqueur et perplexe pour les cheikhs et les personnages nommés Susan et Todd. Et tu n’en avais vraiment rien à faire tant qu’ils prêtaient attention aux dessins de de coupes avec toutes ces flèches montrant l’absorption du soleil et la circulation de l’air.

Après tout tu es en train de combattre les diables du pétrole. Du pétrole ! La première personne sent que l’Arcologie est une façade pour les théories du complot cachées dans les coins sombres et dangereux de la salle de conférence à l’air climatisé. Et bien sûr le récit doit être une histoire de guerre et le complot doit porter sur le pétrole. Le pétrole ! C’est la façade avec le cadre autour. C’est la façade qui fait l’histoire. C’est la façade qui fait une histoire à ton propos. Parce que d’abord il y a eu la Première Guerre Mondiale puis deuxièmement, il y a eu la Seconde Guerre Mondiale, puis après il y a eu la Guerre Froide et maintenant tout est guerre, guerre, GUERRE ! Tout est militarisé. C’est la Guerre Totalement Totale. (Tes romans sont lus par des généraux militaires, tu aimes à le souligner.)

Il n'y a jamais aucun moyen de savoir ce qu'il en est du gars qui sifflait sans but ou des choses qui se passent réellement dans le monde. Tout l’air autour de toi, tous les mots possibles et les fils de pensées sont structurés autour de la première personne blessée, conventionnelle et anti-héroïque. Rien n’assouplira le récit et ne dispersera tous les évènements assemblés pour que les choses qui se produisent réellement puisse simplement se produire. Cette structure tendue est tellement épique, tellement isomorphe, tellement auto-régénérante qu’elle est une prophétie auto-réalisatrice. Ses guerres épiques, qui commencent et terminent avec toi, se produisent en fait à cause des histoires que tu racontes à leur sujet. Une confrontation symétrique entre deux forces au Soudan, la guerre dont tu es la vedette, entraînera une escalade de la violence. La première personne est à gauche, mais, ironiquement, elle remplit la nouvelle carte du Pentagone, concrétisant le binaire vicieux de la droite.

Et nous ne pouvons jamais savoir ce qui a effectivement eu lieu, nous pouvons simplement savoir ce qui a lieu dans ton histoire. En ce moment même nous ne pouvons pas savoir ce qui a vraiment eu lieu parce qu’il est temps pour toi d’être blessé par une femme qui ne te comprendra jamais. Tu regardes la belle femme découper et manger distraitement de la viande avec un couteau. Un couteau ! Tu lui as été assujettie jusqu'à courir dans la rue sous la pluie, te lançant vers l'autodestruction, tandis que le poids du monde s'abattait sur toi — parce que tu étais la seule personne à comprendre réellement les implications scientifiques. Comme si ça n’était pas assez, tu as été mis à l’écart parce que tu étais trop un héros pour vouloir être un héros. Pourtant, lorsqu’elle est venue te voir par la suite, aussi désolée qu’elle aurait dû l’être, tu lui as permis de s’excuser. Tu en avais besoin. Tu étais sous pression. Et personne n’a jamais pris soin de toi. Et Nar. Om. a imposé des cocktails et du sexe tous les 7000 mots. Fidèle au reste de la routine, tu lui as froidement refusé le plaisir de ta personne, une clique de cool à toi tout seul au sein de laquelle tu croupis et souffres de manière extravagante. D'ailleurs, elle n'a pas compris que tout est militarisé.

Et nous ne pouvons jamais savoir quelles choses se sont réellement passées. Même si dans cette salle de conférence, tu étais extrêmement proche de ce qui se passait réellement.

Les cheikhs connaissaient le mot arcologie. C’est ce qui s’est réellement passé mais qui n’est pas arrivé dans ton histoire. Ils connaissent le mot arcologie et ils n’ont en pas grand chose à faire. Un autre architecte et un autre auteur de science-fiction nostalgique construisent déjà des tentes arcologiques avec les mêmes cristaux et flèches pour l'argent du pétrole au Kazakhstan et en Russie. (Tu le savais, mais tu disais que tu écrivais sur ce sujet depuis bien longtemps, avant que ces types ne s’y mettent. Mais tu leur rends la pareille en ne les citant jamais. Et il y a eu cette fois où tu as volé un argument qu'ils avaient élaboré en assemblant leurs propres notes de bas de page. Tu n'avais pas besoin de mentionner leur nom et tu as réussi à passer pour érudit. Tu pensais que c'était une solution plutôt intelligente). Quoi qu’il en soit, ce sont les Occidentaux qui aiment l'imagerie de science-fiction. Les cheikhs veulent simplement rivaliser avec les autres pétrodollars, les autres nomades de la nouvelle Pax Mongolica.

Les cheikhs ont compris. Ils ont compris comment le monde fonctionne. Ils fabriquent de gros objets et des fictions démesurées qui servent de façade à l'activité réelle. Ils ne font pas ce à quoi cela ressemble. Ils ne font pas l'histoire. Ils créent la façon dont elle perturbe le monde qui l'entoure. Ils ne fabriquent pas la pièce d'échecs. Ils conçoivent la façon dont elle joue dans le monde.

Ils savent que ce qui est dit ou que ce qu’est l'image n'a jamais d'importance, seule compte la façon dont elle ajuste l'activité autour d'elle — comment l'image est utilisée ou comment elle détourne l'argent, les médias, les taux d'intérêt. Tout n'est qu'un substitut pour une autre affaire.

Les cheikhs t’ont déjà bien dépassé. Ils ne travaillent pas sur le combat. Ils travaillent à la distraction qui rapporte plus que le combat lui-même. Il ne s’agit jamais de guerre ou de militarisation. Les guerres sont bonnes pour les croyants qui ne croient généralement qu’en leur propre arrogance. Les pirates restent en sécurité en laissant d'autres personnes être les croyants. La guerre est faite par d'autres.

C'est une histoire qu'on ne peut pas raconter, même si les cheikhs pourraient être joués par Ernie Kovacs, comme il jouait le Capitaine Segura dans Notre agent à La Havane.

Les gars d'Abou Dabi doivent faire croire à tout le monde qu'ils s'intéressent toujours aux bâtiments tape-à-l'œil et à la richesse pétrolière, et ils sont bien camouflés par les cheikhs qui promeuvent toujours ces deux choses. En même temps, il s’agit d’une façade pour leur diversification. Ils veulent que tout le monde pense qu'ils sont toujours dans la course à la plus haute tour, pour que Houston et Pudong continuent à construire des tours encore plus hautes. Mais les grandes tours relèvent en réalité d’un autre type d’échelle d’échelle ou de multiplicateur. Ils ont décidé d’utiliser de grands bâtiments non pas pour mettre à l’épreuve les expériences homéostatiques les plus anciennes et les plus monistes sur les environnements microcosmiques, mais plutôt parce qu'ils nécessitent beaucoup de matière. En tirant parti des pétrodollars pour la diversité, ils utilisent de grands bâtiments pour créer des économies d'échelle pour de nouveaux matériaux de construction qui transforment les bâtiments en centrales électriques. Ensuite, soutenu par un désir de grandeur, un composant plus petit et contagieux de la construction pourrait se propager n'importe où en grandes quantités. Le bâtiment singulier pourrait au moins servir de faire-valoir pour la prolifération d'autres réseaux de bâtiments dans le monde. Bien qu'ils puissent être parfaitement déguisés par les rendus extatiques d'un gigantesque mono-environnement cherchant à devenir la plus vaste enceinte au monde, ce sont là les champs potentiels d'innovation architecturale d’une ampleur incommensurable et aux effets démultipliés. Tous les ingrédients — la façade, la diversion, l’appât — sont cachés à la vue de tous.

Mais la Première Personne veut nous raconter comment les cheikhs vous ont rejeté, toi et ton architecte (il en reste encore 200). Ils doivent représenter une forme de néo-primitivisme — l’alliance d’Albert Speer et de Walt Disney. Tu leur as donné la possibilité de se racheter en aimant ton travail et ils ne l’ont pas saisie. L’architecte ne comprenait qu’ils puissent critiquer les références de dômes dérivés de processus géométriques épigénétiques. Cela a dû leur passer au-dessus de la tête. D’ailleurs, tu es sur le point de partir en guerre, pas une guerre organisée par l’armée, mais une guerre libre où tu es une sorte de correspondant étranger ou d’agent enquêtant sur la situation sur le terrain à Khartoum. Ton histoire, dans sa quête fébrile de cruauté épique et de stratégie grandiose, n’a guère de patience pour l’inventivité ordinaire ou la cruauté routinière qui font le monde. Dans tes histoires, les cowboys se battront toujours contre les Indiens, et les pom-pom girls seront toujours méchantes avec les filles intelligentes.

“Le trajet en avion entre Dubaï et Khartoum était trop doux, trop frais, trop parfumé de Jetscent”, a écrit Nar. Om., “d’autant plus qu’il contrastait avec les rues chaudes et chaotiques près de l'hôtel Al Salam Rotana”. Nar. Om. essaye de transposer à la Première Personne les ambiances d’hôtels de la Guerre Froide de Graham Greene. Bien qu’il y ait aussi quelques notes de l’excellent roman Dubaï, de Robin Moore. Sauf que cette fois-ci la Première Personne ne vole pas entre Téhéran, Washington et Dubaï, mais plutôt entre Khartoum, New York et Dubaï. Et la Guerre !

Le développement d'Al-Mogran s'accompagne d'une autre violence que la guerre ne parviendrait pas à cibler. En effet, elle ne ferait qu'exacerber cette violence, en la protégeant et en l'isolant par davantage de violence et de désirs paranoïaques de vengeance.

L’arcologie pour le développement d’Al-Mogran était aussi une façade pour l’émancipation raciste des Arabes du nord du Soudan et la privation des droits des musulmans noirs dans le sud — une matérialisation de richesse raciste et de dépossession se faisant passer pour un instrument d’unité. Pendant que tu te bats à juste titre dans une guerre qui intensifie la violence, tu aurais pu concevoir la distraction qui dissipe la violence. Seule une autre absurdité, une autre forme de tricherie stupide détournerait et dissoudrait la violence. Mais tu tiens trop à avoir raison pour apporter cette stupidité, même si elle en est l’antidote le plus efficace.

Nar. Om. fait un peu d’introspection atmosphérique pour la Première Personne, pendant que le personnage joué par Ernie Kovacs fait quelque chose à l’écart. Nar. Om. est seulement attiré par les choses qui ressemblent à de la fiction, de sorte qu'on ait jamais l'impression qu'Ernie Kovacs fasse quoi que ce soit. Mais Kovacs arrive toujours le premier. Il est meilleur dans la mixologie de la stupidité, et on a toujours l'impression qu'il se contente de s'asseoir pour en profiter, car cela n'a jamais été si difficile. Les cheikhs ont en fait imaginé leur propre distraction égoïste qui détournera l'argent et l'attention du lieu de leur bigoterie. Ils retirent leur argent du site de Khartoum et tentent des expériences plus secrètes en Libye. Kadhafi est une meilleure couverture car si les relations publiques sont mauvaises, ce sera toujours de sa faute. Même si des distractions égoïstes qui atténuent ou détournent la violence seraient préférables, dans ce scénario, il n'y a pas de rôle à jouer, pas d'épée à dégainer, pas de violence vertueuse, pas de maquettes d'objets architecturaux.

Dans la salle de conférence d'Alsunut, tu étais proche d'une activité d’importance. Tu ne t’en es vraiment approché que lorsqu’il ne te restait plus que 80 pages. C'était une scène secondaire sur l'événement le plus anodin possible, organisé par l'institution la plus anodine possible. Au cours de l’un de tes voyages entre New York, Khartoum et Dubaï, tu traverses le hall d'un hôtel. Il y a eu suffisamment de prose depuis la dernière scène de sexe pour justifier une nouvelle rencontre avec une femme qui ne te comprendra jamais.

La Première Personne offre une autre de tes expressions de mépris moqueur et hautain à propos d’un congrès qui se tient dans l’hôtel. Personne d'autre que toi ne connaîtrait l'institution parce que tu en sais trop. C’est un groupe appelé ISO, International Organization for Standardization (Organisation Internationale de Normalisation). Dans les récits, il est synonyme de consensus technocratique sec et d'homogénéité. D’homogénéité ! Les cheikhs de Dubaï, présentés comme des bouffons, accueillent le sommet annuel de l’ISO à Dubaï. Les participants prennent part à des sessions en petit comité, à des promenades en gondole et à des excursions sur des pistes de ski du désert. L'ISO détermine que les cartes de crédit auront une épaisseur de 0,76 mm. Elle détermine le pas des vis, la durée des piles et les pictogrammes sur les tableaux de bord. Elle est la raison pour laquelle l'opérateur à l'autre bout du fil dit que la conversation sera enregistrée “à des fins d'assurance qualité”. La mention de l'ISO était censée être un commentaire ironique sur le consensus engourdissant qui sous-tend les transactions mondiales. Nar. Om. décrit l'affiche de l'hôtel en feutrine annonçant la célébration par l'assemblée de la 'Journée Mondiale de la Normalisation'. Tu as un nouvel acolyte (l'architecte a été tué dans le premier chapitre). La “Journée mondiale de la normalisation”, dit-il, en jetant la tête en arrière dans un éclat de rire.

Alors que vous vous promenez tous les deux dans l’hôtel, vous passez à côté d’un homme qui siffle sans but. Nar. Om. passe devant lui sans lui prêter attention, mais en réalité, il est en train de faire quelque chose. Quelque chose d'ingénieux, d'ordinaire et de routinièrement violent. Un type à Pittsburgh utilise un système de stationnement automatisé breveté il y a longtemps. Deux autres personnes, l'une à Kaohsiung et l'autre à Abou Dabi, commencent à utiliser le même système. On a l'impression qu'il ne se passe rien. Les gens se contentent de se garer dans les parkings. Ce n'est pas une histoire. À la fin du XIXe siècle, les gens utilisaient des ascenseurs. Là non plus, il n'y avait pas de récit — pas de drame costumé, pas de cliquetis d'armure et pas d'épée dégainée à brandir en l'air. Mais les ascenseurs et leurs normes ont été le germe, le multiplicateur qui a complètement modifié la morphologie de presque toutes les villes du monde.

L'homme qui siffle sans but préside à une autre simple modification d'un sous-programme dans les coulisses de tes histoires. Il a des ascenseurs qui montent, descendent et vont d'un côté à l'autre. La cabine d'ascenseur est une sorte de croisement entre un ascenseur et une voiture. Ils l'utilisent pour la chorégraphie banale du stationnement des véhicules. Les cheikhs veulent l'emmener faire un tour de gondole. Ils veulent payer pour que ses enfants passent un après-midi sur la piste de ski du désert. Ils veulent qu'ils boivent un chocolat chaud au chalet de ski San Moritz, dans le centre commercial Ibn Batutta.

L'ascenseur va d'un côté à l'autre ainsi que de haut en bas. Les véhicules qu'il déplace n'ont pas besoin d'avoir un moteur en marche. Il s'agit d'un parking sans gaz d'échappement, qui peut donc être installé n'importe où. Sa taille est complètement différente car les voitures ne circulent pas à l'intérieur. L'ascenseur va d'un côté à l'autre, de haut en bas, et la voiture n'a ni avant ni arrière parce qu'elle n'a pas d'échappement.

Des véhicules alternatifs sans échappement ont été imaginés et décrits depuis près d’un siècle. Ils sont, bien souvent, au cœur de tes récits. Mais ce ne seront jamais ces récits qui convaincront le monde. Ce seront deux exploitants de parkings qui apprécieront le fait que l'on puisse garer la voiture en marche avant ou en marche arrière. Ce ne sont pas les logiques morales des ennemis et des innocents qui provoquent le changement. C’est le détail circonstanciel, fortuit, qui échappe aux présupposés du drame.

Le partenaire à Abou Dabi donne de l'argent à Daimler Chrysler pour développer non seulement les nouveaux véhicules, mais aussi les dispositifs de transport qui les stockent dans des bâtiments. Le système de transport lui-même est la nouvelle BMW. Abou Dabi, épicentre de la rente pétrolière, n'est pas censé financer des recherches qui éliminent les véhicules alimentés par le pétrole. Pourtant, ils le font. (Wal-Mart, l'employeur notoirement connu pour refuser des soins de santé à ses employés, n'était pas censé se lancer dans le secteur de la santé, mais il le fait. Il aime l'effet multiplicateur. Il voit comment une formule réussie pourrait se multiplier.)

Alors que tu as atteint le prochain sommet d’une montée libidineuse avec une femme qui te comprend mal (une chance qu'aucune des filles ne soit un proto-alien dans ce roman), ce qui s'est réellement passé est très ordinaire, avec son lot très ordinaire d’abus et d’inventions.

Le partenaire de Kaohsiung est le délégué de l'étrange parlement qu'est l'ISO. Il fait partie d'un comité technique qui ne s'occupe ni de l'épaisseur des cartes de crédit, ni de la consistance de l'huile moteur, ni de la bande passante ou de “l'assurance qualité”, mais des planchers. (Il apprécie la camaraderie que les normes et la “gestion de la qualité” lui apportent. Il est Black Belt Six Sigma, ce qui signifie qu'il a franchi toutes les étapes d'un nirvana de management inventé par Motorola.) L'ISO est le Vatican de la nouvelle fraternité, du nouveau sentiment d'appartenance, de la camaraderie des équipes, de la quête spirituelle, de la congrégation qui modifie son attitude et qui croit en l'organisation et ce qu'elle peut accomplir.

Pour l'ISO, le partenaire élabore des normes techniques pour des planchers ordinaires. Ces normes ne concernent pas les revêtements de sol, mais plutôt la façon dont les véhicules lisent les sols. Tous les véhicules logistiques automatisés qui trient le contenu des conteneurs dans des milliers d'entrepôts et de zones franches à fond gris à travers le monde lisent le sol pour obtenir des informations. Ils lisent des graphiques ou reçoivent des signaux provenant de transpondeurs intégrés dans le sol. Les partenaires d'Abou Dabi et de Pittsburgh gèrent les nombreux bâtiments qui stockent la majorité de leur intelligence dans le sol. La tâche est devenue suffisamment complexe pour justifier la création d'un comité technique. Ils se rendent compte que le sol est devenu une surface navigable, continue avec les voies de circulation des automobiles et les cages d'ascenseurs.

C'est un germe qui change la forme des villes comme l'ont fait les ascenseurs. Ce ne sont pas les visionnaires, mais les bureaucrates qui président au changement. Ils n'ont jamais entendu parler de toi.

Lorsque les véhicules étaient le matériau de ta nostalgie science-fictionnelle, ils étaient le sujet d'utopies libératrices et de dystopies effrayantes. Rien ne vaut la science-fiction pour occulter les changements qui se produisent réellement. C’est le nom. Ce qui arrive est le verbe. Ce sont les transformations les plus massives, portées de manière virale dans le substrat de la culture, qui n’accompagnent pas forcément les conflits qui justifieraient qu’on en fasse de la fiction. Elles n’ont rien de cette menace vague à la Quiller Memorandum. Rien des énigmes d’ennui et d’anomie du type wetbrain-drybrain-phylum machinique de l’esprit-ruche, où les filles mangent de la viande ! Elles mangent des créatures qui reconnaissent leurs petits !

Tu as assez travaillé sur ce roman. Au-delà, c'est trop long pour être examiné par quelqu'un d'important. Nar. Om. et la Première Personne peuvent finir celui-là. Tu es sur l’intrigue suivante. Elle suit Hakluyt, la société d’investigation sur les entreprises dont le conseil d’administration est composé d’anciens agents du MI6, d’une baronne, et du PDG de Rolls Royce. “C’est un vrai casse-tête”.

Toutes les inventions et violences ordinaires qui changent le monde par vagues massives, alimentées par des méta-organisations telles que l'ISO et les entreprises de matériaux de construction, se propagent comme des virus, établissent des modèles standard qui confinent et façonnent des millions de situations et de vies. “Où est le conflit ? Où est le drame ?” demandes-tu en penchant la tête et en plissant les yeux. Parce que tu es un outsider. C'est toi qui sais ce qui va vraiment se passer. Tout sera dans “le livre”, dis-tu, en t’attardant sur le “vre”.

“Quelqu’un doit dire la vérité au pouvoir. Quelqu’un doit être la Cassandre”, dis-tu avec un jeté de cheveux.